Afrique : l’IA Claude détournée pour espionner et manipuler
L’intelligence artificielle change d’échelle. Et avec elle, les méthodes de surveillance et d’influence. Dans un rapport publié début septembre, Anthropic, la société américaine à l’origine de Claude, révèle que son outil d’intelligence artificielle a été détourné par plusieurs acteurs à des fins de renseignement, de surveillance et de manipulation politique. Parmi les pays cités figurent le Mali, la République démocratique du Congo (RDC) et la Centrafrique.
Au Mali, le cas décrit par Anthropic est particulièrement sensible. Un consultant présenté comme travaillant avec les services de renseignement maliens aurait utilisé Claude pour concevoir « Lakana 360 », une plateforme de surveillance à grande échelle. Selon l’entreprise, le dispositif aurait été pensé pour exploiter les données issues des trois opérateurs télécoms du pays et potentiellement surveiller quelque 25 millions de cartes SIM. L’outil aurait notamment permis de compiler des informations sur des numéros de téléphone ciblés et de produire des dossiers de renseignement. L’affaire illustre surtout une nouvelle réalité : l’IA ne sert plus uniquement à analyser des données déjà collectées. Elle peut également contribuer à bâtir les infrastructures permettant de les recueillir. Anthropic affirme ainsi avoir observé des acteurs utilisant Claude comme une véritable force de travail technique, capable de concevoir des logiciels et d’automatiser certaines tâches autrefois réservées à des équipes d’ingénieurs. En Centrafrique, le scénario est différent, mais la finalité reste politique. Anthropic dit avoir démantelé un compte utilisé par un acteur russophone basé à Bangui, qui aurait participé à une opération d’influence favorable à Moscou. Claude aurait notamment servi à produire des contenus destinés à être diffusés par une radio locale et sur les réseaux sociaux, avec une ligne éditoriale présentée comme favorable aux autorités centrafricaines et à la Russie, et critique à l’égard de la France et de l’opposition. Le cas centrafricain montre surtout comment l’IA peut brouiller la frontière entre information et propagande. Des contenus générés ou réécrits par une machine peuvent être conçus pour donner l’apparence d’un travail journalistique classique, tout en servant une stratégie politique. Anthropic affirme avoir identifié des milliers d’articles produits dans le cadre de cette opération, diffusés à travers plusieurs sites et canaux numériques. La RDC apparaît également dans le rapport. Anthropic décrit un réseau d’une soixantaine de sites d’information artificiellement constitués, dont plusieurs produisaient des contenus consacrés au conflit entre Kinshasa et Kigali. L’entreprise estime que l’opération visait notamment à influencer les perceptions autour de la crise dans l’est de la RDC. Elle précise toutefois ne pas avoir établi de lien avec un gouvernement et dit avoir seulement identifié des indices pouvant renvoyer aux intérêts de commanditaires liés au conflit régional.
Pour Anthropic, ces affaires témoignent d’un changement de nature de la menace. Entre décembre 2025 et août 2026, son équipe spécialisée dans le renseignement sur les menaces affirme avoir identifié et interrompu des opérations utilisant Claude dans sept domaines : cyberattaques, campagnes d’influence, surveillance, fraudes, recherche biologique à risque, développement d’armes et reproduction illicite de modèles d’IA. La société assure avoir suspendu les comptes associés à ces opérations et renforcé ses systèmes de détection. Mais l’épisode pose une question plus vaste, notamment pour les États africains : à mesure que les outils d’IA deviennent plus accessibles et plus autonomes, les capacités autrefois réservées à des appareils de renseignement lourdement structurés peuvent progressivement se démocratiser. L’enjeu n’est donc plus seulement de savoir qui possède l’intelligence artificielle la plus performante. Il est aussi de déterminer qui contrôle son usage, qui surveille ses détournements et jusqu’où elle peut être utilisée pour influencer les sociétés africaines.